La langue française vue par une professeure bénévole

Depuis juin 2020, Laurence enseigne le français aux mineurs non accompagnés du groupe « alphabétisation ». Elle explique l’importance de l’apprentissage de la langue française pour ses élèves, avec toute sa richesse et
ses complexités.

 

Laurence, tu enseignes bénévolement le français aux élèves de Droit à l’école depuis deux ans maintenant. Est-ce une langue difficile à enseigner ?

 

Je ne sais pas si le français est difficile à comprendre ou à parler quand il ne s’agit pas de sa langue maternelle. Mais c’est une langue indéniablement difficile à lire et à écrire. C’est en l’enseignant que j’ai vraiment pris
conscience de toute la complexité et des subtilités de
notre langue. Et que c’est un facteur de discrimination qui s’ajoute aux obstacles que ces jeunes rencontrent. Quand on y réfléchit, il n’y a pas beaucoup de logique dans notre langue et énormément d’exceptions aux règles orthographiques et phonétiques qui ne s’acquièrent que par l’héritage culturel ou l’apprentissage. Comment expliquer et savoir que certaines lettres se prononcent et d’autres pas ? Pourquoi « ils aiment » mais « énormément » ? Pourquoi « pas » mais « bis » ? Pour ne citer que ces quelques exemples. Quant à l’orthographe et aux règles de grammaire… je dois moi-même souvent les vérifier avant de les enseigner !

 

Tes élèves viennent souvent de pays francophones, notamment africains. Pourquoi veulent-ils tellement apprendre le français ?

 

Les Africains que nous accueillons viennent pour beaucoup de villages éloignés des capitales ou grandes villes où l’on parle le français. Ils parlent des langues régionales ou nationales comme le Peul, le Soninké ou le Bambara. Ils n’ont pas souvent été scolarisés en français, leur rapport à notre langue est donc assez distant. Même ceux qui parlent français et qui le comprennent sont nombreux à ne pas savoir l’écrire ou le lire. Pour eux, apprendre notre langue représente aussi et surtout un accès à l’universel, à un savoir et des connaissances immenses : le français est, avec l’anglais, la seule langue parlée sur les 5 continents. Ils savent aussi que c’est la clé pour s’intégrer en France, apprendre un métier, appréhender le monde, y compris sur internet. Nous savons, nous bénévoles, l’importance que notre société, la France, accorde à la maîtrise du français comme « preuve » d’intégration. C’est peut-être moins vrai dans d’autres pays.

 

Quel est ton propre rapport avec la langue française ? Comment la perçois-tu ? 

 

Je suis très attachée à la langue française et c’est un vrai plaisir que de la transmettre à nos élèves si désireux de la parler et l’écrire. Je me réjouis aussi du succès, y compris auprès des jeunes générations, du slam, du rap ou de la pop française. Le français contribue à la force de ces chansons. Il y a encore, dans le monde professionnel notamment, un certain snobisme à privilégier les anglicismes perçus parfois comme plus modernes. Je crois vraiment que le français est une langue formidable si tant est qu’on accepte qu’elle s’enrichisse de termes étrangers, nouveaux, et qu’elle évolue pour traduire les préoccupations de notre temps. La question du genre et du sexisme véhiculée par la langue par exemple. Considérer que ce combat féministe est accessoire est nier le rôle du langage dans notre perception du monde.